Le modèle propagandiste des enquêtes policières sur la police

Le modèle propagandiste des enquêtes policières sur la police

Le modèle propagandiste des enquêtes policières sur la police.

Le 16 octobre dernier, était publié sur le site du Soleil un article de Mathieu Boivin intitulé « Cycliste écrasé par une autopatrouille: les freins défectueux » portant sur les derniers développements de l’ «enquête» qu’effectuerait présentement la Sûreté du Québec sur la mort d’un cycliste sous les roues d’une voiture du Service de police de la Ville de Québec le 3 septembre 2014. On s’en souviendra, plusieurs témoins ayant assisté à la scène avaient raconté avoir vu l’autopatrouille reculer à toute vitesse sur une rue du quartier St-Roch afin de rattraper un cycliste qui était supposément en train de rouler à contre-sens (un délit nécessitant, évidemment, une intervention d’urgence!) pour finir par le frapper mortellement.

La victime ne représentait assurément pas un danger pour personne. Tous les témoins s’entendent pour dire que la façon avec laquelle la voiture de police a reculé vers le cycliste n’était absolument pas justifiée par la situation. Plusieurs témoins avancent même avoir vu la voiture reculer à deux reprises sur la personne. Les jours ayant suivi l’accident, alors que des citoyenNEs du quartier St-Roch manifestaient leur colère, l’inénarrable maire Labeaume y allait d’un subtil «On est pas à Ferguson, ici!» pour ajouter qu’il déplorait tout aussi subtilement que des gens chercheraient selon lui à «récupérer» le décès du cycliste.

Si nous avons mis « enquête » entre guillemets en début de préambule, c’est évidemment pour rappeler à quel point il est absurde de baptiser ainsi le processus mis en place par les institutions pour «clarifier» les faits lors de situations du  genre. Si le but d’une enquête est d’établir les faits de la façon la plus objective possible, force est de constater que ce que l’on qualifie présentement d’«enquête» n’en mérite pas le titre. Évidemment, nul besoin de s’éterniser sur le sujet, confier à la police le soin d’enquêter sur elle-même ouvre la porte à un tel éventail de biais, que même des chroniqueurs mainstream (comme, par exemple, Yves Boisvert, qu’on peut difficilement associer au COBP) reconnaissent le caractère ridicule de cette façon de faire!

Mais, en plus de tous les biais ridiculement évidents que peut impliquer le fait de faire des enquêtes entre amis, c’est la possibilité de transformer ladite «enquête» en opération de propagande qui est ouverte par cette façon de faire. Et l’article du journaliste du Soleil du 16 octobre dernier illustre à merveille comment une «enquête» peut jouer un rôle fort commode lorsque la police a intérêt à soigner ses relations publiques, comme c’est le cas avec la mort de ce cycliste.

Le 5 septembre, le même Mathieu Boivin publiait sur le site du Soleil un court article («Cycliste heurté par la police: des policiers aux dossiers sans tache») dans lequel il affirmait avoir obtenu de «différentes sources» » – des sources qu’il ne nomme pas, mais on peut parier, sans vraiment risquer de se tromper, qu’il s’agit d’informations coulées par la police elle-même  – qu’aucun des deux policiers n’avait eu à subir de reproche dans leur carrière, qu’un d’eux – on ne sait pas si c’est celui qui pesait sur le gaz, par contre, ce qui serait pourtant une information pertinente – aurait même «été honoré pour avoir sauvé, alors qu’il était en service, la vie d’un citoyen».

(Ouvrons une parenthèse à ce sujet. On nous présente comme une action méritant d’être honorée le fait qu’un policier «en service» ait «sauvé la vie d’un citoyen». Il est plutôt rare qu’on entende parler qu’une enseignante a été honorée pour avoir appris à un enfant à lire ou qu’un infirmier a été honoré pour avoir fait avec succès un prélèvement sanguin. Dans un sens, c’est plutôt normal, puisqu’il s’agit de leur job! Toutefois, il semble si fréquent de voir des policiers en service abattre des individus à la moindre occasion où ils se sentent minimalement menacés qu’on en vient à oublier que leur définition de tâche implique officiellement de prendre des risques afin de protéger la vie de la population. On se souviendra, à titre d’exemple parmi plusieurs autres, de Patrick Limoges, abattu par une balle perdue alors qu’il se rendait au travail, balle perdue tirée par un policier qui craignait pour sa vie, lui qui était avec d’autres collègues face à un itinérant, seul et de dos à eux, souffrant de problèmes de santé mentale et déchirant des sacs de vidange avec un couteau. Tout aussi ridicule que ce soit, il n’est pas surprenant qu’on en vienne à honorer un policier en service qui fait sa job de sauver des vies, sachant à quel point les policiers préfèrent plus souvent qu’autrement enlever des vies pour sauver la leur).

Le 14 octobre, les journaux, dont le Soleil, relayaient une sortie publique de Michel Desgagné, chef du SPVQ qui, tout en exprimant son impatience à voir les résultats de l’enquête faite par leurs amis de la SQ, affirmait :«C’est un accident et on le déplore. […] Si ça avait été un citoyen qui avait été en cause, c’est ce que tout le monde aurait dit. La différence ici, c’est que c’est des policiers.» Cette affirmation laisse entendre qu’il va de soi qu’il ne pourrait s’agir que d’un accident, par rapport auquel aucun citoyen ne se ferait poser de questions, y compris par la police on présume, s’il n’était pas policier. N’est-ce pas rassurant de constater qu’avant même que les premiers éléments de l’«enquête» soient rendus publiques, le patron des policiers impliqués dans l’événement affirmait connaître la seule explication possible sur ce qui s’était passé ?

C’est avec ce portrait en toile de fond qu’il faut comprendre l’article signé par Mathieu Boivin le 16 octobre portant sur l’«enquête» de la SQ. On y apprenait tout d’abord que, parmi l’ensemble des facteurs qui auraient pu être examinés – dont, évidemment, ce qui se passait dans la tête du policier au volant au moment de reculer à toute vitesse directement vers un cycliste -, la seule hypothèse que la SQ semble avoir choisi d’explorer est celle d’une supposée défectuosité des freins ABS de l’autopatrouille! Évidemment, il n’est pas impossible que ce facteur fasse partie de la chaîne causale des événements ayant mené à la mort du cycliste, mais sans le choix initial du conducteur de reculer à toute vitesse sa boîte de métal d’une tonne (avec des gyrophares) vers ce dernier, il est clairement impossible que la situation ait pu se solder ainsi.

Pourtant, en faisant leur «enquête» et en axant celle-ci essentiellement sur une hypothétique défectuosité des freins, les «reconstitutionnistes» de la SQ en sont arrivés à éliminer tous les autres facteurs possibles dans le discours médiatique. Non seulement le titre de l’article de Boivin mentionne les «freins défectueux» comme l’unique cause de la mort du cycliste, mais l’article lui-même reproduit comme étant un compte-rendu objectif de l’événement du 3 septembre en lui-même ce que la SQ rapporte quant à ses méthodes pour vérifier l’hypothèse des freins défectueux. Ainsi, le simple fait que la SQ «confirme» que la seule hypothèse possible est celle des freins défectueux et qu’elle nous dit avoir fait ce qu’il faut pour confirmer cette hypothèse semble avoir suffit au journaliste du Soleil pour présenter cette explication possible de la réalité comme étant la réalité elle-même!

Mais ce qui est le plus frappant, c’est que tout en se faisant la courroie de transmission de la version de la SQ, le journaliste rapporte également dans le même article que le policier qui conduisait la voiture a depuis été promu enquêteur. Le même journaliste qui écrivait quelques semaines plus tôt avoir reçu de sources inconnues l’information selon laquelle les policiers impliqués étaient des héros n’ayant aucune tache à leur dossier, publie un article rendant compte à la fois de l’«enquête» de la SQ, qui fait reposer exclusivement sur les freins de la voiture la responsabilité de la mort du cycliste, et de la promotion d’un des policiers! L’«enquête», à défaut de réellement éclairer l’ensemble des faits, joue ici une fonction rhétorique légitimatrice évidente.

On peut difficilement nier que c’est d’abord en tant que crise de relations publiques que les autorités policières ont géré la situation. Afin d’éviter une augmentation des tensions entre les citoyenNes du quartier St-Roch et le SPVQ, le maire de Québec a ridiculisé la colère des citoyenNEs en évoquant les émeutes de Ferguson et le chef de police en est venu à exclure le point de vue des témoins au nom de cette idée issue de son seul esprit selon laquelle un double standard en défaveur des policiers les rendrait biaisés. Des sources «anonymes» qu’on devine policières ont par la suite informé les journalistes qu’un des policiers impliqués avait été honoré (pour avoir fait sa job, wow…) et que les deux n’avaient jamais rien eu à se reprocher avant le 3 septembre. L’«enquête» faussement indépendante de la police sur la police «confirme» que la seule hypothèse plausible enlève toute responsabilité aux policiers. Puis, finalement, le conducteur du véhicule obtient une promotion. Chacune des étapes de cette gestion de crise de relations publiques a pu bénéficier de la collaboration servile des journalistes qui ont rapporté chacune des sorties des autorités sans jamais les remettre en question.

Tout cela mène à se demander si, en attendant qu’existent de véritables moyens d’enquêter objectivement sur la police, on ne devrait pas carrément abandonner les fausses enquêtes de la police sur elle-même, tant est grande la possibilité que celles-ci ne soient au fond qu’un élément parmi d’autres d’une opération de propagande mystificatrice qui n’a rien d’éclairante.

 

GAPPA
Surveiller – Diffuser – Combattre 

*(version longue d’un texte publié dans le Couac)

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GAPPA regrette l’intrusion mercantile de ces publicités qui apparaissent parfois en fin d’article, et remédiera très bientôt à la situation. Merci de votre répulsion.

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